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La Femme et la littérature en Afrique : Un engagement socioculturel et politique

Selon le dictionnaire Larousse 2009, la littérature est l’ensemble des oeuvres écrites ou orales auxquelles on reconnait une valeur esthétique. La littérature est ainsi la transcription de la pensée en parole ou en écrit, on voit que l’oralité a donc une place certaine dans la littérature africaine. Si l’on s’en tient à cette définition, les balbutiements de la littérature féminine africaine ne dateraient pas des années cinquante comme on a tendance à le rapporter. La littérature africaine serait plus que millénaire au regard de la richesse et de la place du patrimoine culturel africain dans le domaine de la production et du rôle des contes et proverbes dans la construction et l’éducation de l’enfant en Afrique. On sait aussi que la femme a toujours eu un rôle primordial dans la transmission de ce savoir et qu’elle a toujours été la principale animatrice des séances de contes, dynamiques et interactives souvent agrémentée de chants de danses. Il s’agit d’une éducation sensée et pensée rigoureusement et précieusement gardée. Cette littérature orale relate surtout l’histoire des relations sociales et pousse parfois à la caricature en dotant les animaux de la brousse de traits de caractère humains, ces contes, histoires et proverbes ont la particularité de toujours se terminer par une leçon de morale. L’Afrique n’a donc pas découvert la littérature avec l’introduction de l’écriture. Nous attestons que l’écriture a apporté une plus value avec la transcription de la pensée et qu’elle a permis une meilleure préservation de la pensée humaine avec moins de déperdition de l’information. Nous pouvons affirmer que la littérature est née avec l’Homme et qu’elle a toujours existé dans toutes les civilisations humaines.

Les balbutiements de la littérature écrite féminine africaine ont débuté à la fin des années cinquante et pendant une décennie ils ont été timides. C’est dans les années soixante-dix que nous assistons à l’éclosion d’une littérature écrite féminine africaine, riche, diversifiée et engagée. Mais son appréciation est longtemps restée circonspecte. Etre écrivain au XXIème sicle, c’est être auteur d’oeuvres écrites. En Afrique et ailleurs la signification est certainement la même dans la forme. Et que l’on soit femme ou homme il ne devrait y avoir de différence majeure. C’est dans le fond que des différences pourraient apparaître lorsque l’on se pose les questions essentielles sur la vraie motivation des écrivains. Que cherche-t-on à exprimer en mettant ses opinions par écrit et en les partageant avec d’autres ? Quelle dimension de son humanité l’écrivain met-il en exergue en partageant des sentiments parfois intimes et d’autres plus universelles à la portée de tous ? Est-ce simplement la volonté de réveiller les consciences ou y aurait-il derrière cette exhibition une réelle sensibilité aux êtres et aux choses et une volonté certaine de dénoncer, de secouer et de prendre les consciences non en otage mais à bras le corps. La littérature étant la transcription organisée de la pensée humaine, toute littérature est d’abord pensée avant d’être dite ou écrite. Lorsqu’il s’agit d’oeuvre romanesque ou de poésie, cette pensée souvent imaginaire est retranscrite d’une manière structurée et subtile.

L’absence d’une littérature féminine africaine, avant les années cinquante, est certainement due à une faible scolarisation des femmes. Depuis, force est de constater qu’il y a eu de réels progrès dans les productions littéraires féminines tant du point de vue qualitatif que quantitatif. Mais il faut aussi tenir compte du fait que pour une femme africaine, écrire est un acte courageux. Les femmes qui écrivent inquiètent les hommes car à tort ou à raison car ils voient subitement en face d’eux, non pas une femme mais un esprit, ils sentent une menace psychologique et savent qu’ils vont devoir se remettre en question, or on sait que toute remise en question fait peur.

Les femmes ont longtemps été privée de paroles, cette privation n’est hélas pas toujours le fait des hommes. L’homme n’est pas le plus grand responsable de l’aliénation féminine, la femme elle-même y joue un rôle important en se maintenant dans une position d’éternelle dominée. Cette privation à la parole est plutôt une censure et même une auto censure de la parole en mettant tout ce qui doit être dit sous le contrôle et l’autorité des hommes. Nous entendons souvent des femmes dire et répéter surtout lorsqu’elles se trouvent dans des situations ou elles n’osent pas prendre leur responsabilité du fait du lourd poids des traditions, on les entend dire « je suis une femme » ou pire « je ne suis qu’une femme », en sous entendant « je inferieure à l’homme et de ce fait ne peux pas prendre de décision, cela n’est pas de mon ressort ». La lutte contre cette auto censure est aussi l’une des raisons des prises de position des femmes écrivaines. Toute femme doit être consciente de sa valeur. La littérature écrite par les femmes africaines est mal connue, son affirmation s’est faite au début des années 70. Les écrivaines africaines telles Aminata Sow Fall, Mariama Bâ, Awa Thiam, Charlotte Mbarga Kouma, Rabiatou Njoya, ou plus récemment comme Adam Ba Konaré, Ken Bugul, Tannela Boni, Leonora Miano ou Marie N’diaye lauréate du prix Goncourt 2009, et d’autres bien encore, donnent une meilleure visibilité des conditions socioculturelles de leurs congénères et s’impliquent bravement et avec hardiesse dans la lutte contre les maux qui minent leur société. Elles n’écrivent pas pour montrer aux hommes qu’elles sont capables de faire aussi bien qu’eux. Elles démystifient les tentatives d’aliénation et font le voeu à travers leurs écrits, de venir à bout de tout ce qui ne peut plus être accepté et subi. Elles délient les liens des pesanteurs inutiles avec objectivité et impartialité. Les femmes écrivent sur elles-mêmes et ne laissent plus les hommes êtres seuls à les juger et jauger. La tradition veut que la femme soit réservée et n'exprime pas son opinion en public. Encore de nos jours, il est n’est pas aisé d’être femme écrivaine en Afrique, ce n'est certainement pas un métier, mais surement une vocation. Les écrivaines africaines vivent au rythme de leur temps. Elles sont modernes mais authentiques. Ce sont des femmes libres car sans liberté il est difficile d’écrire ou de créer.

Les femmes africaines n’écrivent pas seulement sur l’Afrique mais ont une ouverture certaine sur le monde. Selon l’écrivaine algérienne Fadhila benmerabet, « tout être est singulier ». Cette singularité fait qu’il y a une pluralité d’expériences et de sensibilité et tout cela donne une foison d’écrits qui décortiquent les valeurs culturelles et citoyennes du continent africain et d’ailleurs. La littérature écrite féminine africaine prend également sa source dans la vie courante. Les femmes africaines sont aujourd’hui ballotées entre émancipation et survie et les paradoxes de cette lutte quotidienne boostent l’éclosion d’une littérature libre et engagée. Elles dénoncent la polygamie qui selon Lilian Kesteloot célèbre anthropologue « installe la femme dans un cycle infernal de rivalité », elles dénoncent l’excision, elles écrivent sur la sexualité, sur les drames de l’immigration, sur la guerre, et tant d’autres maux qui traumatisent les populations et elles espèrent par la magie des mots libérer leur conscience et celles de leurs congénères du lourd fardeau de l’obscurantisme et de la culpabilité collective. Elles fustigent les systèmes politiques instables et totalitaires, elles proposent des solutions. Elles sont, même sans le vouloir le fer de lance d’une société civile avisée. Les écrivaines africaines ont une conscience très prononcée de leur identité authentiquement africaine mais aussi une notion d’appartenance au monde, sans aucune ambigüité. De nos jours les débats sur cette notion d’identité est d’actualité et les hommes politiques autant que les hommes et femmes de lettre ont un rôle de clarification évidente dont l’importance est majeure. L’identité est une notion assez mouvante avec les phénomènes de migrations multiples, mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas une base fondamentale qui forge le caractère de l’individu en dehors de toute autre influence extérieure. L’identité existe bel et bien et est certainement ce qui caractérise les fondements socioculturels de l’individu. Elle n’empêche aucunement l’élégance d’une croyance subtile aux valeurs universelles de la race humaine, ni l’appréciation gracieuse de toute autre valeur éthique et esthétique noble. Ceci est une démarche individuelle et ne peut ni ne doit être imposée encore moins contrôlée. La littérature doit être pour la femme africaine un levier pour les consciences, elle doit avoir un rôle éducatif majeur, mais hélas, le faible taux de scolarisation des filles, l’accès très difficiles aux maisons d’édition, le très grand problème de la diffusion, le coût des ouvrages, la faiblesse de la culture de la lecture sont un frein évident pour l’évolution et la pérennité d’une littérature féminine africaine.


L’ambition des femmes écrivaines africaines est de mettre leurs oeuvres à la portée d’un large public, car il leur faut un grand courage pour prendre leur plume, il leur faut une volonté de fer pour faire fi de toute critique et pour trouver le temps de s’isoler et s’adonner à cette tâche ardue d’écriture qui au bout du compte devrait être mise aux yeux du monde, elles acceptent courageusement que leurs écrits soient lus et accueillis positivement ou de manière acerbe. Elles assument entièrement leurs responsabilités. La femme africaine doit apprendre à avoir du temps pour elle-même et ne pas se laisser happer sans cesse, sans répit par des sollicitations sociales incessantes, imprévues et imposées. Elle doit avoir la culture de l’amour de soi, pas au détriment de l’amour qu’elle porte aux autres mais elle doit impérativement se mettre au centre de ses propres préoccupations, non pour geindre sur son sort mais pour faire ce qu’elle veut de son sort, pour croire en ses potentialités énormes, pour s’affirmer dans son désir d’évoluer, pour avoir du temps pour ses loisirs, cette notion de loisirs qui est souvent considérée comme de la fainéantise, si elle n’est pas mise dans un cadre collectif.

L’individualisme est une notion souvent déniée aux femmes comme aux hommes en Afrique. Elle doit pouvoir dire sans fausse pudeur ce qu’elle pense, pouvoir se tenir droit et ne pas avoir à courber l’échine sous quelque autorité ou critique que ce soit. Elle doit apprendre à être une femme libre de ses choix et de ses priorités. Mais cela doit se faire dans un cadre harmonieux car sans harmonie avec elle-même et avec son entourage, ce ne sera qu’une pure perte d’énergie. La femme africaine doit se libérer en restant en harmonie avec tout son entourage, cette harmonie est d’une importance capitale pour son équilibre, elle doit savoir donner du sens aux choses et s’affirmer sans que ce ne soit dans un esprit d’opposition à l’homme, car finalement de part et d’autre tout est question d’appréciation. Les femmes lettrées africaines doivent faire un grand effort malgré leurs occupations diverses, pour s’adonner à la lecture et surtout pour éduquer leurs enfants en leur donnant le gout de la lecture. La femme intellectuelle ou pas est au coeur des écrits des écrivaines africaines, elle est au coeur de tous leurs écrits et lettrée ou pas elle doit comprendre qu’elle a un grand rôle éducatif entre ses mains et ne doit en aucun cas démissionner de sa mission noble d’éducatrice de la nation.

Il ne faut cependant pas être naïf au point de croire qu’il sera aisé d’atteindre à ces objectifs, mais la force de la conviction est un atout entre les mains des femmes africaines. La lutte pour une alphabétisation obligatoire de toute la nation ne doit plus être de l’ordre du rêve. Nous savons tous que cela est possible dès lors que la volonté politique existe. Il n’est plus possible de continuer à se voiler la face et à investir plus dans des télés novelas souvent burlesques que dans la promotion de la littérature orale ou écrite par les femmes africaines. Il est temps de se séparer de l’idéal matériel de la réussite et qu’on donne à la jeunesse africaine, l’envie d’apprendre, l’envie de lire et de créer et il est plus que temps de cesser de l’enfermer dans une quête effrénée de richesse fantasque et de grandeur grotesque uniquement basée sur des rêveries de 4X4, de bétons et de chiffons qui ne sont qu’une vision étriquée de la réussite sociale dans nos pays retardés et qui, hélas finissent par jeter cette jeunesse sur les voies scabreuses de l’émigration La vraie richesse d’un individu, sa plus grande richesse est sa richesse culturelle, toute autre est chimérique donc illusoire. Etre femme écrivaine en Afrique au XXIème siècle c’est décider de vivre un véritable engagement social, culturel et politique. Il est des luttes dont ne comprend l’extrême importance que très tard, le sacerdoce de l’écriture au féminin en Afrique en fait partie.

Je vous remercie

Fatoumata KANE – FILO - Ouagadougou, novembre 2009


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