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LE BON SENS

Malika était belle, très belle et elle était parfaitement consciente de l’effet qu’elle produisait sur les autres, hommes et femmes, mais surtout sur les hommes. Elle habitait dans cette grande métropole africaine et faisait des études secondaires tant bien que mal. Partout où elle passait, l’on se retournait pour mieux la regarder et les compliments fusaient souvent. Elle était belle, très grande, bien en chair sans être grosse, un teint mat et de beaux cheveux bien entretenus, et pour couronner le tout de grands yeux qui accrochaient les hommes. Sur le chemin du Collège, elle se sentait adulée par tous ces regards admiratifs.


Malika était issue d’une famille de 6 enfants. Sa mère était veuve. Elle avait perdu son père alors qu’elle avait 11 ans. Sa mère travaillait dans une banque et subvenait correctement à leurs besoins. Il n’y avait pas de place pour la gabegie chez eux, mais ils avaient tout ce dont ils avaient besoin. Malika venait d’avoir 16 ans, elle était l’aînée des filles. Sa mère l’avait à l’œil et ne ratait aucune occasion pour lui donner des conseils, elle lui parlait souvent du mariage, du rôle d’une femme dans un ménage, des attitudes à adopter et des choses à bannir. Malika avait toujours apprécié ces moments privilégiés passés en compagnie de sa mère. Elle se disait qu’elle était vraiment à bonne école, mais voyait le mariage pour plus tard lorsqu’elle obtiendrait son BTS de secrétariat, car elle n’envisageait pas de faire de longues études.

Leur maison était située dans un quartier paisible et ne désemplissait pas, car tous y étaient bien reçus. Ses tantes, oncles, cousins, et cousines, venaient tous.


Ce dimanche après-midi, elle était allongée sur un grand tapis à l’ombre du flamboyant fleuri et discutait avec insouciance avec ses sœurs et cousines de choses et d’autres. Sa sœur Mintou assise sur un banc leur faisait face, elle avait à ses pieds un petit fourneau et préparait avec un art tout particulier du thé à la menthe fraîche. Une assiette d’arachide grillée passait et repassait de main en main, chacune y puisant quelques délicieuses graines. De temps en temps, de grands éclats de rire se faisaient entendre.


Elles virent arriver, sans inquiétude, une demi-douzaine de femmes, toutes parées dans des boubous aux couleurs chatoyantes, et aux parfums enivrants. Il y eut aussitôt un comité d’accueil comme si ces femmes étaient attendues. Les filles se levèrent promptement, saluèrent gracieusement les visiteuses, les firent entrer au salon, leur servirent à boire avant de s’éclipser discrètement. Elles retournèrent sous le flamboyant dont les fleurs orange jonchaient le sol et prirent place sur le tapis en se demandant la raison de cette visite. Bientôt, elles n’y pensèrent plus et continuèrent à deviser tranquillement.


Au bout d’un quart d’heure on fit appeler Malika qui sans se poser de questions se présenta devant cette assemblée, vêtue d’un léger boubou en voile bleue, ses cheveux parfaitement tressés le matin même. Elle se présenta à l’entrée du salon et fit une génuflexion en guise de salutation.

- C’est elle Malika, dit simplement sa mère.

Tous les yeux étaient tournés vers elle, elle baissa la tête.

- Que la paix soit avec toi, gracieuse Malika, dit une femme qui visiblement était une griotte.

Sa mère lui fit signe de repartir. Elle glissa rapidement ses pieds dans ses jolies sandales bleues et retourna sous le flamboyant.

Le soir, sa mère toujours très affectueuse l’appela dans sa chambre, elle était en compagnie de sa tante Ta Nafi.

- Malika, lui dit sa tante, viens t’asseoir près de nous.

Elle s’assit sur le lit de sa mère sans arrière-pensées et sourit avec douceur.

- Tu as de belles tresses ! enchaîna sa tante.

- Malika, nous avons une grande nouvelle pour toi.

Sa mère était belle et encore jeune, elle avait à peine la quarantaine.

- Une grande nouvelle ! Maman, est-ce en rapport avec la visite de cet après-midi ?

- Oui ma chérie, vois-tu, je t’ai toujours dit que tu étais très chanceuse, Ali Nar le grand entrepreneur a envoyé des membres de sa famille te demander en mariage.

- Ali Nar ! ! ! s’écria Malika apeurée. Mais je ne le connais pas, en plus il est vieux et il a déjà plusieurs femmes.

- Calme-toi ma chérie, lui dit sa tante. Certes, tu ne le connais pas, mais lui t’a remarquée. Tu ne connais pas ta chance. Il est très riche, tu seras à l’abri du besoin. Tu auras une belle maison, de belles voitures, de nombreux serviteurs. Il a deux femmes, tu seras donc la troisième. Tu ne le verras que deux jours par semaine. Cela est plutôt une chance. Tu pourras voyager et t’offrir tout ce dont tu rêves. Ne me dis pas que tu ne l’aimes pas, je le sais, mais ce n’est pas du tout important. Lui t’aime et c’est suffisant.

- Mais Tata Nafi, c’est une histoire de fou, je ne peux pas me marier à 17 ans avec un vieux comme lui !

Elle regardait sa mère, cherchait désespérément un appui, mais elle voyait plutôt une fierté et sentait que l’immense richesse d’Ali Nar y était pour quelque chose.

- Tu sais Malika, il a envoyé deux millions cet après-midi, juste pour les salutations. Tu seras vraiment heureuse dans ce ménage. Sa mère semblait sincère.

Malika était soucieuse. Elle était bien sûr flattée d’être ainsi demandée en mariage par l’homme le plus riche de la ville, mais elle ne se sentait pas encore prête pour le mariage. Elle n’avait jamais pensé épouser un homme qu’elle n’aimait pas, encore moins un vieux. Elle secoua la tête et s’allongea sur le lit. Sa tante lui caressa les cheveux.

- Réfléchis bien, mais pas longtemps. N’aie aucune crainte, nous serons toujours là à tes côtés.

Sa cousine Lala entre dans la chambre.

- Que se passe-t-il ? Malika dort ?

- Non rétorqua Tâ Nafi, appelle les autres, nous avons une grande nouvelle

pour vous.

- Une grande nouvelle ! S’écria Lala ? Elle sortit de la chambre en trombe.

On l’entendit taper des mains et crier :

- Hé ! Hé ! Marème ! Gnagna ! venez toutes. Tâ Nafi a besoin de nous.

Quatre jolies filles vinrent les rejoindre dans la chambre de Yaye Khady la maman de Malika. Lorsqu’elles furent toutes bien assises, sur le lit et sur le tapis, Tâ Nafi leur annonça :

- Voilà, on est venu demander Malika en mariage cet après-midi. Ali Nar le grand entrepreneur, il a envoyé deux millions pour les salutations.

Gnagna fut la première à prendre la parole. Elle avait 24 ans et terminait ses études à l’université.

- Mais Malika est trop jeune ! C’est vrai qu’il est très riche, mais tout de même...elle ne termina pas sa phrase.

- Malika a 17 ans, on pourrait demander à Ali Nar de prolonger un peu la période des fiançailles. Vous savez à 17 ans une femme n’est pas trop jeune pour se marier

- Deux millions ! s’exclama Marème qui avait vingt ans. Deux millions, juste pour dire bonjour ! Moi à la place de Malika je n’hésiterais pas une seconde, pas une seule seconde !

La conversation alla bon train jusque tard dans la nuit, chacune donnait ses impressions. Malika était très flattée, mais aussi très apeurée. Elle avait déjà eu quelques copains, rien de vraiment sérieux; avec ses amies, elles rêvaient tout haut du prince charmant, jeune, beau et relativement aisé.

Ali Nar avait 54 ans et sans ses millions Malika n’hésiterait pas un instant à le rejeter avec la plus grande énergie. Toutes étaient d’accord sur un plan, les millions pesaient très lourd dans la balance.

Le lendemain, au retour de l’école, Malika aperçut une luxueuse voiture devant le domicile familial. Il y avait sûrement d’autres émissaires du millionnaire. Elle rentra sans se troubler, il y avait au salon l’illustre entrepreneur accompagné d’un autre homme. Comme on le lui avait appris, elle fit une génuflexion en guise de salutation et continua vers la chambre qu’elle partageait avec ses deux sœurs.

Elle avait croisé le regard de cet homme que beaucoup de femmes rêvaient d’épouser, il lui avait souri et elle avait répondu à son sourire. Il était plutôt bel homme, très élégamment habillé, mais tout de même trop vieux pour elle. Elle dut revenir au salon, tenir compagnie à ces messieurs. L’homme se montra très courtois, un brin paternel. Il lui posa des questions sur l’école et ils parlèrent de choses et d’autres, puis il prit congé en promettant de revenir. En partant, il remit une grosse enveloppe à Malika. Des billets tout neufs. Deux autres millions pour ses courses.

Disposer d’autant d’argent à 17 ans était vraiment inhabituel. Malika ne connaissait aucun jeune de son âge qui possédait une telle somme. Elle était de plus en plus partagée. L’appât du gain devenait fort. Elle était en seconde, elle terminerait son année scolaire et se marierait pendant les vacances scolaires. Ali Nar accepterait-il de la laisser poursuivre ses études ? Elle poserait la question à ses tantes.

- Des études pour quoi ? Ses tantes la rassurèrent.

- Il va t’aider à ouvrir un grand magasin, tu seras une grande dame, une

grande commerçante, tu voyageras beaucoup et tu seras riche. Que veux- tu de plus ?

Ainsi tout était décidé, Malika n’était pas vraiment contente, mais elle était fière d’être enviée par toutes, fière d’être déjà millionnaire à 17 ans.

Ses tantes iraient parler aux oncles qui s’apprêteraient à leur tour à recevoir une demande officielle, ils accepteraient la Kola et elle serait officiellement fiancée puis vite mariée.

Malika était fière de ses nouvelles tenues, des magnifiques bijoux offerts par son fiancé. Elle aurait bientôt une grande et belle maison au bord de la mer, elle irait en voyage de noces aux Émirats Arabes en passant par l’Europe. Elle ouvrirait un magasin, elle aurait de l’argent. Elle verrait son mari deux jours par semaine et cela lui conviendrait puisqu’elle ne l’aimait pas, elle pourrait lui concéder cela. Voilà où elle en était à 17 ans, très loin des rêves d’amour des jeunes de son âge.


Malika avait grandi en l’espace de quelques mois, la société l’avait changée. Elle était devenue une femme, on ne lui avait pas laissé le temps de terminer son adolescence. On ne lui aurait pas permis de refuser tous ces millions. C’était une question de bon sens. L’essentiel était ainsi assuré. L’amour avait certes son importance dans un mariage, mais le plus important, lui avait-on dit, pour une femme était d’être aimée et non d’aimer.

Plaidoyer, Fatoumata KANE, les Éditions le Manuscrit, 2007



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